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Le Garrot d'Islande : un oiseau vulnérable

par Jean-Pierre L. Savard et Michel Robert
Tiré de QuébecOiseaux * vol. 9, no 2, pages 18-19 (1997).

Il existe des oiseaux qui se gardent bien de nous dévoiler certains de leurs mystères. Ainsi, au tournant de 1998, on ne sait toujours pas où vont se reproduire les Garrots d’Islande qui ont l’habitude de passer l’hiver le long de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent. Autant, ces magnifiques canards peuvent-ils faire la joie des ornithologues qui savent où les trouver l’hiver, ils sont à peu près introuvables en été.

Il faut dire qu’au Québec, le Garrot d’Islande (ou Garrot de Barrow) est pas mal plus rare que son proche parent le Garrot à oeil d’or, qui lui se reproduit à peu près dans toutes les régions du sud de la province. De son côté, le Garrot d’Islande fait surtout la fierté des ornithologues de Charlevoix et de la Côte-Nord puisqu’en hiver, on peut admirer ses plus importants attroupements entre autres à La Malbaie - Pointe-au-Pic, à Baie-des-Rochers et à Baie-Comeau.

Depuis l’automne 2000, la population de l’Est du Garrot d’Islande est officiellement classée parmi les espèces préoccupantes du
COSEPAC *.

Photo Garrot d'Islande 180 2. Pierre Dupuis

Photo : Pierre Dupuis

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Un certain nombre hiverne également le long de la péninsule gaspésienne, de même qu’à Anticosti. Au total, on estime qu’entre 2000 et 4000 Garrots d’Islande passeraient l’hiver au Québec. Selon plusieurs biologistes, ceux-ci constituent l’essentiel du contingent de l’espèce dans tout l’est de l’Amérique du Nord. Autrement dit, la grande majorité des Garrots d’Islande qui se reproduisent dans l’est de l’Amérique du Nord viendraient passer l’hiver chez nous, le long du Saint-Laurent.

Mais où vont-ils nicher?
Aussi surprenant que cela puisse sembler, on ne sait toujours pas où vont nicher ces canards durant le printemps et l’été. Le constat est fort simple: il n’existe aucune preuve de nidification du Garrot d’Islande dans tout l’est de l’Amérique du Nord. Avis, donc, aux intéressés. À ceux et celles qui aimeraient avoir l’honneur de découvrir un premier nid de Garrot d’Islande en sol québécois. Tout reste à faire.

Mais attention, le défi est grand. La femelle adulte est en effet difficile à distinguer de celle du Garrot à oeil d’or, particulièrement en période de reproduction. Son bec orangé devient alors noirâtre comme celui de sa congénère. Ainsi, seule une observation détaillée de la structure générale de l’oiseau (forme du bec et de la tête) et de la coloration de ses parties supérieures (ailes et manteau) permettra de bien distinguer une femelle de Garrot d’Islande d’une femelle de Garrot à oeil d’or. À ce titre, la lecture d’un article paru récemment dans QuébecOiseaux (vol. 8, no 2) pourrait s’avérer bien utile aux ornithologues intéressés par la question.

Sachez aussi que les biologistes détiennent déjà quelques pistes, quelques indices qui pourraient mener à la “grande découverte”. Des inventaires récents ont en effet permis de trouver quelques couples de Garrots d’Islande dans l’arrière-pays de la Haute et de la Moyenne-Côte-Nord au cours du mois de mai, soit au début de leur période de reproduction. Un certain nombre d’oiseaux ont aussi été recensés à l’intérieur des terres du comté de Charlevoix ces dernières années. Fait à remarquer, ces observations ont toutes été faites sur de petits lacs (<10 hectares), d’où le Garrot à oeil d’or était toujours absent. Le Garrot d’Islande est en effet reconnu pour être particulièrement intolérant à la présence d’autres garrots sur son territoire, de quelqu’espèce qu’ils soient. La plupart des couples observés à ce jour fréquentaient des lacs de tête, à savoir des lacs en altitude, encaissés dans une vallée.

En hiver, un observateur chanceux peut espérer contempler jusqu’à 500 Garrots d’Islande à quelques endroits le long de l’estuaire du Saint-Laurent, notamment à La Malbaie-Pointe-au-Pic, Baie-des-Rochers et Baie-Comeau. À l’automne, on peut aussi en observer plusieurs dans les baies rocheuses du parc du Bic, près de Rimouski, un endroit qu’ils délaissent au profit de la rive nord du Saint-Laurent lorsque les glaces se forment.

Un canard arboricole
Le Garrot d’Islande pond habituellement ses oeufs dans un trou d’arbre. Cette curieuse habitude permet à l’oiseau de tenir sa ponte à l’abri des prédateurs et de lui offrir un milieu favorable à son développement. Il arrive même que des garrots pondent leurs oeufs dans un arbre situé à deux ou trois kilomètres de tout plan d’eau. La cane guide alors ses rejetons jusqu’au lac le plus proche, quelques heures après l’éclosion, une fois qu’elle les a incités à sauter du nid. Elle doit alors être bien convaincante puisque les canetons bravent parfois une dégringolade de plus d’une dizaine de mètres.

Du fait qu’il soit arboricole, le Garrot d’Islande pourrait être menacé par les coupes forestières. Non seulement les gros arbres qui peuvent servir à sa nidification sont naturellement rares dans nos régions nordiques, mais les pratiques forestières en vogue sont plutôt axées sur la production d’arbres sains (donc sans cavités). Heureusement, le Garrot d’Islande peut utiliser les nichoirs artificiels qui sont mis à sa disposition, ce qui laisse supposer qu’un programme d’installation de nichoirs dans les secteurs abritant l’espèce pourrait constituer une pratique de conservation utile. Il va sans dire que la protection de gros arbres au moment de la coupe forestière demeure l’ultime solution à privilégier.

Une concentration dangereuse
Si les pratiques forestières menacent les garrots en période de reproduction, on doit reconnaître que ces derniers sont particulièrement vulnérables durant l’automne et l’hiver, alors qu’ils se rassemblent à quelques endroits spécifiques le long du Saint-Laurent. Bien que ces attroupements fassent le bonheur des ornithologues, ils comportent néanmoins des risques. Un seul déversement de pétrole dans l’estuaire du Saint-Laurent pourrait par exemple entraîner la mort directe d’une proportion importante des Garrots d’Islande de l’est de l’Amérique du Nord. Les quelques baies qui abritent la plupart des garrots en hiver pourraient du même coup être détériorées et perdre leur attrait pour ces oiseaux.

On croit que la chasse automnale pourrait aussi affecter le Garrot d’Islande. Hormis la rareté relative de l’espèce et sa concentration à quelques stations seulement, le Garrot d’Islande serait aussi plus vulnérable à la chasse que le Garrot à oeil d’or parce qu’il a tendance à se tenir près des rives et parce qu’on peut facilement l’attirer à l’aide d’appelants. Pour ces raisons, il est maintenant interdit, à partir de la mi-octobre (la période d’interdiction de chasse peut varier selon l’année et les districts de chasse ; prière de consulter le site des règlements de chasse aux oiseaux migrateurs), d’abattre des garrots dans le district de chasse où se concentrent la plupart des Garrots d’Islande à cette époque de l’automne. De plus, le nombre de garrots pouvant être abattus quotidiennement dans cette région a récemment été réduit de moitié. Cette réglementation préventive vise tous les garrots parce que pour un chasseur embusqué, il est souvent difficile, voire quasi impossible, de distinguer le Garrot d’Islande du Garrot à oeil d’or, exception faite des mâles adultes.

Un oiseau en déclin?
Non seulement la petite population du Garrot d’Islande qui hiverne au Québec semble vulnérable, mais certains inventaires laissent croire qu’elle pourrait être en déclin. Le nombre de garrots recensés en hiver dans l’estuaire du Saint-Laurent pourrait avoir chuté d’environ 35% depuis une quinzaine d’années. On doit toutefois souligner que les informations dont disposent les biologistes sont incomplètes et ne permettent pas de statuer d’une façon certaine sur la tendance de l’effectif du Garrot d’Islande au Québec.

Une chose est sûre cependant. C’est que les Garrots d’Islande rencontrés au Québec représentent apparement une partie très importante de l’effectif de l’espèce dans l’est du continent. On sait aussi qu’aucune étude spécifique à ce canard n’a encore été réalisée dans nos régions, en dépit de l’apparente vulnérabilité de l’espèce à différents facteurs. Ne serait-ce qu’à ce titre, le Garrot d’Islande mérite qu’on s’y attarde.

Pour savoir plus

Michel Robert, biologiste, Service canadien de la faune, région du Québec.

Ligne

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1251 Rachel Est
Montréal, Québec
H2J 2J9
(514) 522-8669

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Mise à jour le : 2010-02-22

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