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Introduction
La biodiversité : l'indicateur environnemental privilégié
du développement durable
La Stratégie mondiale de la conservation (UICN, 1980) reconnaissait, il y a 20 ans, trois conditions principales pour la conservation de la biosphère :
- la conservation des processus écologiques essentiels au maintien de la vie;
- la sauvegarde de la diversité génétique;
- et l'utilisation des espèces et des écosystèmes de façon durable.
Ces mêmes principes font partie intégrante du concept de la biodiversité auquel plus de 400 nations ont donné leur accord dans la foulée du Sommet de la terre en 1992 (UNCED, 1993). Cinq ans après avoir reconnu l'importance du développement durable pour assurer notre avenir à tous (CMED, 1987), on convenait que le maintien de la biodiversité constituait la meilleure assurance d'un développement durable réussi.
Comme la biodiversité représente la variété des organismes et de leur génome, de leurs assemblages en communautés fonctionnelles et des processus écologiques auxquels les espèces contribuent (Gaston, 1996), il est normal que les indicateurs servant à l'évaluer soient nombreux. Ceux-ci se rapportent à trois caractéristiques principales des communautés biotiques :
- la richesse des espèces, des types morphologiques et des guildes fonctionnelles;
- la valeur des espèces quant à leur endémisme ou la rareté de leurs populations;
- la vulnérabilité de certaines espèces, compte tenu de leurs tendances démographiques, de leurs spécialisations écologiques et du risque que font peser sur elles les activités humaines.
Les pressions exercées par l'homme sur son environnement entraînent habituellement des modifications importantes dans la composition des communautés biotiques bien avant que les processus, comme la production biologique, la décomposition et le recyclage des éléments nutritifs, ne montrent des signes de défaillance (Schindler, 1987). C'est pour cela que de plus en plus d'écologistes croient que les changements observés dans la biodiversité constituent le meilleur système d'alerte pour détecter rapidement et contrer le plus efficacement possible les atteintes qui nuisent à l'intégrité des écosystèmes naturels.
Le Portrait de la biodiversité du Saint-Laurent : un outil de gestion intégrée
Parmi les objectifs prioritaires de Saint-Laurent Vision 2000, celui de mieux comprendre les facteurs naturels et anthropiques qui agissent sur la biodiversité occupe une place au haut de l'échelle. Jusqu'à tout récemment, cette compréhension était difficile parce que les innombrables sources d'information sur les aspects physiques et biotiques du Saint-Laurent étaient disséminées dans la littérature scientifique ou dans des bases de données non centralisées. En réunissant un très grand nombre des informations récoltées depuis une trentaine d'années le F du Saint-Laurent dans une base géomatique structurée et standardisée, le Portrait de la biodiversité du Saint-Laurent comble en partie cette lacune qui empêchait d'avoir une vue d'ensemble de la richesse et de la structure du vivant de ce vaste système fluvial.
L'ensemble de la base de données géoréférencées (accessible en partie selon certaines modalités) sert à décrire les milieux terrestres, côtiers et marins associés au système Saint-Laurent et permet d'étudier leur diversité (écodiversité), la biodiversité actuelle ainsi que les liens entre l'écodiversité, les pressions anthropiques et la biodiversité. Ce travail de synthèse comprend la réalisation de plusieurs produits qui peuvent être utiles aux chercheurs et aux décideurs : une cartographie écologique à petite échelle du Saint-Laurent, des cartes thématiques du milieu naturel, des banques de données intégrant les travaux d'échantillonnage biologique réalisés sur le Saint-Laurent, un atlas cartographique des sites d'importance pour la biodiversité du Saint-Laurent (et de leurs constituantes biologiques ou paysagères) qui nécessitent des mesures urgentes de conservation.
Les objectifs poursuivis par le Portrait de la biodiversité du Saint-Laurent devraient contribuer grandement à l'évaluation des impacts des activités humaines sur l'intégrité biotique du Saint-Laurent. Outre le fait qu'il est dorénavant possible de fournir aux aménagistes des informations détaillées sur les habitats et le biote de sites requérant des actions urgentes ou prioritaires de conservation, de restauration ou de protection, on dispose pour la première fois d'outils qui permettront aux biologistes chargés d'évaluer les impacts environnementaux du développement de faire des recommandations plus éclairées et plus rapides en matière de biodiversité sur l'ensemble du Saint-Laurent dans sa portion québécoise.
La biodiversité du Saint-Laurent : le bilan à l'aube du troisième millénaire
Les premières questions qui viennent à l'esprit quand on s'interroge sur la biodiversité d'un milieu tournent invariablement autour du nombre d'espèces qui l'habitent et comment ce nombre évolue en fonction des pressions qu'exercent les activités humaines sur ce milieu. Malheureusement, les réponses à ces questions sont parmi les plus difficiles à trouver. Après un quart de siècle de recherche par des systématiciens du monde entier, force est de constater que les estimations du nombre total d'espèces sauvages vivant présentement sur la terre varient d'un ordre de grandeur, soit un facteur de 10, et se situent entre trois millions et 30 millions (May, 1992). Plusieurs spécialistes croient cependant que leur nombre s'élève à environ 13 millions et que ces espèces vivent surtout dans les forêts et les récifs tropicaux (Briggs, 1994). Ce nombre représente moins de 5 % des espèces qui ont vécu à une époque ou à une autre sur la terre (Elson, 1992).
Bien que la vie soit d'abord apparue dans la mer, il y a trois milliards et demi d'années, et qu'elle ait bénéficié de huit fois plus de temps pour se développer que celle en milieu terrestre, il est surprenant de constater qu'avec à peine 200 000 espèces marines, les océans du monde n'hébergent tout juste que 2 % de la biodiversité mondiale actuelle (voir Briggs, 1994, pour une explication écologique de cette disparité). Curieusement, la diversification des formes vivantes a cependant été beaucoup plus prononcée en milieu marin. Alors que 90 % des espèces terrestres d'aujourd'hui sont des insectes, il faut compter huit phylums pour englober 90 % des espèces marines (Briggs, 1994).
De surcroît, un seul phylum animal (3 %) ne se trouve qu'en milieu terrestre (les Onychophores, un arthropode vermiforme des climats chauds), tandis que 21 phylums (64 %) ne sont présents qu'en milieu marin (aucun exclusivement en eau douce) (May, 1994).
Des quelque 13 millions d'espèces qui vivent actuellement sur la terre, seulement 1,8 million ont été décrites scientifiquement (Wilson, 1989). Le travail de rattrapage à faire en systématique est à ce point important qu'il faudrait près de 30 ans à pas moins de 30 000 taxinomistes pour récupérer un tel retard. Or, au rythme où disparaissent actuellement les espèces en conséquence de l'explosion démographique de l'homme, d'aucuns croient que près du tiers de la richesse biologique actuelle de la planète pourrait disparaître avant que ne soit complétée cette gigantesque corvée en 2025 (Pineda, 1992).
La compilation des travaux d'inventaires réalisés le long du Saint-Laurent au Québec a permis de dénombrer quelque 6000 espèces dont la reproduction dans ce milieu est connue. Les calculs faits à partir des comparaisons de la faune et de la flore du Saint-Laurent avec celles du Canada et du monde entier permettent d'estimer l'importance numérique des différents types d'organismes qui vivent aujourd'hui dans le Saint-Laurent ou en bordure de celui-ci.
Ce nombre avoisinerait 27 000 espèces sauvages, dont près des trois quarts restent à décrire scientifiquement, sinon à découvrir. Ces espèces inconnues des taxinomistes sont, pour la plupart, des microorganismes (virus, bactéries et champignons) et des insectes, dont l'ensemble forme pourtant une énorme biomasse cachée et accomplit sans doute des fonctions écologiques essentielles à la conservation de la productivité et de la santé des écosystèmes (Mosquin et al., 1995).

Pour les chercheurs chargés de faire des évaluations environnementales, cela signifie qu'ils devront accorder de plus en plus d'importance à l'étude des espèces indicatrices du bon fonctionnement des écosystèmes, afin de prendre les mesures qui assurent le maintien de conditions propices au développement des populations de ces espèces « parapluies ». Leur bien-être est garant de celui d'une myriade d'espèces compagnes, dont l'étude individuelle serait irréaliste, compte tenu de la trop grande variété de formes vivantes et de la rareté des ressources humaines et financières.
Heureusement, notre connaissance taxinomique des plantes vasculaires et des vertébrés, aussi bien aquatiques que terrestres, est excellente. Ces organismes, pour la plupart suffisamment gros pour permettre leur identification à l'oeil nu, ont fait l'objet de nombreux inventaires au cours des 30 dernières années. Ce sont principalement les patrons de distribution de ces grands groupes de vivants qui sont décrits dans le Portrait de la biodiversité du Saint-Laurent.
L'état de la biodiversité du Saint-Laurent
De nos jours, 10 % de la flore vasculaire et 27 % de l'herpétofaune du Saint-Laurent sont en situation précaire. Dans le cas des reptiles et des amphibiens, la situation est d'autant plus préoccupante que les espèces les plus menacées vivent presque toutes dans un territoire restreint du corridor fluvial le secteur le plus soumis à la pression du développement et où les terres publiques sont maintenant rares, ce qui rend difficile, par le fait même, la création d'aires protégées. La participation accrue d'organismes non gouvernementaux et de particuliers, par le mécanisme de l'intendance privée, est absolument requise pour parachever le réseau d'aires de conservation dans ce secteur du Saint-Laurent. Dans l'estuaire et le golfe, l'intégrité naturelle des habitats a beaucoup moins souffert de l'accroissement démographique du Québec. Le territoire est vaste, et des sites ont été identifiés afin de pallier aux carences du réseau actuel de sites protégés quant à la représentation de la biodiversité.
Le temps est venu d'agir. L'élaboration accélérée d'un plan de réseau de conservation de la biodiversité du Saint-Laurent ainsi que l'établissement d'un cheminement critique de réalisation constituent des priorités dans la stratégie de mise en oeuvre de la Convention sur la diversité biologique à laquelle le Québec a adhéré par décret du Conseil des ministres en novembre 1992.
Jean-Luc DesGranges
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