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Les pertes de milieux humides depuis 50 ans
Les milieux humides comptent parmi les écosystèmes les plus productifs de la planète. La richesse de ces écosystèmes de transition repose en grande partie sur la diversité des niches écologiques engendrée par la variation des cycles saisonniers et interannuels. Les modifications du régime hydrographique qui viennent perturber ces cycles sont reconnues dans tous les grands fleuves du monde comme le principal facteur de pression qui menace les milieux humides littoraux (Mustow, 1995). La régularisation des niveaux d'eau entraîne une réduction de l'étendue des milieux humides, de la diversité des communautés végétales et du nombre d'espèces de plantes (Keddy et Reznicek, 1986). Dans le cadre de la présente analyse des pressions anthropiques, la distinction difficile entre les facteurs naturels et anthropiques et surtout l'envergure des travaux d'analyse requis n'ont pas permis l'élaboration d'un indicateur numérique du stress associé au contrôle anthropique des niveaux d'eau du Saint-Laurent.
Cependant, il est possible d'apprécier l'importance relative des pertes de milieux humides comme indice de détérioration du milieu naturel en mettant en relation les données sur les pertes historiques de milieux humides et celles sur les habitats humides résiduels. Ces deux groupes de données couvrent approximativement une bande de 1 km de largeur de part et d'autre du Saint-Laurent.
Les pertes de milieux humides colligées entre 1945 et 1978 dans le tronçon Cornwall-Île d'Orléans (Le Groupe Dryade, 1981) sont imputables essentiellement à des travaux de remblayage et d'assèchement à des fins d'aménagement d'infrastructures de transport, de construction résidentielle et d'agrandissement de terres agricoles. Elles totalisent une superficie d'habitats perdus de 36 km², l'ensemble physiographique de Montréal étant celui qui cumule les pertes historiques les plus importantes, avec 9,4 km².
Dans l'ensemble du tronçon Cornwall-Île d'Orléans, les pertes historiques de milieux humides représentent 5 % de la superficie de milieux humides répertoriés dans ce secteur (Images MEIS 1990-1991; Grenier, 1991). À l'échelle régionale, il semble peu probable qu'une telle proportion de pertes d'habitats puisse constituer une pression significative sur la biodiversité. Par contre, à l'échelle locale, ces pertes pourraient avoir réduit suffisamment la disponibilité d'habitats résiduels pour qu'une érosion de la biodiversité soit perceptible au sein des communautés biologiques qui privilégient ces écosystèmes.
À l'échelle des ensembles physiographiques, le rapport entre les pertes de milieux humides et les habitats humides restants s'avère plus significatif. Ainsi, les pertes historiques de milieux humides dans l'ensemble physiographique de Québec représentent approximativement 30 % des superficies d'habitats humides qui subsistent. En effet, même si les pertes historiques cumulées y sont moins importantes que dans l'ensemble physiographique de Montréal (3,4 km² en comparaison de 9,4 km² pour Montréal), les superficies encore disponibles y sont nettement moins grandes (11,6 km² par rapport à 66,2 km² pour Montréal). Même en l'absence d'une relation directe entre l'importance des pertes de milieux humides et la biodiversité observée, l'ensemble physiographique de Québec devrait être considéré comme un secteur où la protection des milieux humides est primordiale pour le maintien de la biodiversité.
Une analyse de groupement des images MEIS a également permis de vérifier la distribution des différentes catégories de milieux humides le long du Saint-Laurent. Les ensembles physiographiques de la partie amont du Saint-Laurent (du lac Saint-François au lac Saint-Pierre) sont dominés surtout par des herbiers submergés à dominance de Vallisnérie américaine et de Myriophylle à épi auxquels s'associent des marais émergents dominés par des scirpes, des sagittaires, des rubaniers et des typhas ainsi que des prairies humides typiques des plaines d'inondation. La partie fluviale sujette à des marées d'eau douce et située à l'est du lac Saint-Pierre se caractérise par la présence d'herbiers submergés jouxtant des marais à Scirpe américain, ces derniers prenant de plus en plus d'importance vers l'aval de l'estuaire fluvial d'eau douce. L'influence de l'eau salée se manifeste à partir de l'estuaire saumâtre par la présence de marais à spartines dans la région du Bas-Saint-Laurent et par la nette dominance de zones à fucus et à laminaires dans la partie plus en aval de l'estuaire maritime. Ce sont principalement les herbiers submergés et les marais à spartines qui ont connu les pertes les plus importantes depuis 1950; les pertes de marais à spartines, imputables principalement au drainage agricole, s'avèrent relativement récentes (après 1978).


À titre d'information complémentaire, les agrandissements qui suivent montrent que les principaux milieux humides affectés dans l'ensemble physiographique de Québec étaient surtout des marais à scirpe et des prairies humides qui ont été remblayés au niveau des battures de Beauport et asséchés sur la côte de Beaupré.

Dans l'ensemble physiographique de Montréal, les pertes réfèrent essentiellement à des herbiers aquatiques submergés qui ont été remblayés en bordure de la voie maritime et asséchés dans la partie sud-ouest de l'île des Soeurs.

Les modifications de l'habitat attribuables à l'érosion des berges
et à la baisse des niveaux d'eau
Compte tenu que près du tiers (1400 km) des rives du fleuve, de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent ont été modifiées par l'action de l'homme, il ne faut pas se surprendre qu'il ne reste plus maintenant qu'une quarantaine de sites sur l'ensemble des rives du Saint-Laurent qui présentent encore des hydrosères non perturbées, représentatives de leur région écologique respective (Picard et al., 1997). L'artificialisation des rives a été particulièrement néfaste au niveau supérieur des hydrosères, composées essentiellement de marécages. Près d'une vingtaine de groupements arborescents et une dizaine de groupements arbustifs ont pratiquement disparu de la section d'eau douce comprise entre Cornwall et Sorel, où plus de 60 % des rives ont été développées. Par ailleurs, quelques taxons de plantes rares ont disparu de l'île des Soeurs, tandis qu'une cinquantaine de taxons prioritaires sont présentement menacés de disparition dans le secteur du lac Saint-Louis et du bassin de La Prairie (Gratton et Dubreuil, 1990).
L'érosion des berges
Aux modifications volontaires des rives, s'ajoute la perte de berges attribuable à diverses formes d'érosion. Le Saint-Laurent est une voie de navigation importante qui donne accès aux Grands Lacs. Plus de 10 000 mouvements de navires sont dénombrés annuellement dans le chenal de navigation qui a été aménagé au cours des années 1950. Toutes les rives à moins de 600 m de la voie de navigation sont soumises aux impacts du batillage, soit l'action érosive des vagues générées par le passage des navires (D'Agnolo, 1978). On estime que les navires commerciaux sont responsables de près de 20 % de l'érosion sur le Saint-Laurent, tandis que 5 % seraient attribuables aux nombreuses embarcations de plaisance qui fréquentent notamment l'archipel de Berthier-Sorel (Dauphin, en préparation). D'autres facteurs contribuent également à l'érosion des berges, soit les variations de niveaux d'eau, les vagues de vent, les glaces et les courants fluviaux. Dans la seule portion du fleuve comprise entre Cornwall et Québec, on évalue à 400 km la longueur des rives rongées par l'érosion, soit 25 % de cette partie du Saint-Laurent (Argus, 1996). C'est particulièrement entre Montréal et Sorel que les effets sont les plus marqués, avec 50 % (270 km) des rives érodées. Viennent ensuite le tronçon compris entre le lac Saint-Pierre et Québec, avec 20 %, puis celui situé en amont de Montréal, avec 10 %. Les conséquences de cette érosion ont été considérables en bordure des nombreuses îles situées entre Montréal et Sorel, où des photographies aériennes prises en 1964 et en 1983 ont permis de constater que 70 km de rives présentaient un recul annuel moyen de 3 m, 80 km de rives, un recul de 1,25 m, et 100 km, un recul de 1 m (Argus, 1991). Ainsi, près de 1500 ha d'habitats insulaires auraient été perdus dans ce seul segment fluvial depuis l'ouverture de la voie maritime en 1959.
Carte de l'érosion des îles du tronçon fluvial (à venir)
Plusieurs de ces milieux insulaires assurent la protection d'habitats marécageux en les soustrayant aux effets néfastes des vagues et des courants. Ces milieux marécageux constituent des sites importants pour la fraie chez plusieurs espèces de poissons (Shooner et Associés, 1990) et servent également de lieux de prédilection pour la nidification de la sauvagine (Bélanger, 1989). Dans ce cas, on croit que la perte de ces 1500 ha d'habitats humides insulaires au cours des 40 dernières années pourrait avoir empêché l'établissement de près de 400 000 nichées de canards barboteurs et, ce faisant, la production de près de 50 000 canards dans cette seule portion du corridor fluvial.
Les niveaux d'eau
Le régime hydrologique et, plus particulièrement, la fréquence, la durée et les fluctuations saisonnières des niveaux d'eau dans le corridor fluvial du Saint-Laurent exercent une influence prépondérante sur l'écologie de nombreuses espèces végétales et animales. Les variations des niveaux d'eau le long du Saint-Laurent sont influencées par de multiples facteurs (Bergeron, 1995). Ainsi, le lac Saint-François est contrôlé par les débits régularisés des Grands Lacs et les ouvrages de contrôle qui s'y rattachent. Le tronçon situé entre le lac Saint-Louis et Québec est pour sa part affecté à la fois par les débits des Grands Lacs et de la rivière des Outaouais. Les Grands Lacs fourniraient 83 % de l'eau qui passe à Montréal et 60 % de l'eau qui passe à Québec. Dans l'estuaire et le golfe, les niveaux d'eaux sont influencés par les très forts vents et les marées. Les précipitations, les grands vents, les embâcles et les marées auraient à ce niveau des effets plutôt locaux.
Plusieurs études révèlent que le débit du fleuve à Montréal pourrait bien diminuer de 40 % au cours des 50 prochaines années (pour une synthèse, consulter Robichaud et al., 1998). Si cette prévision devait s'avérer exacte, des impacts majeurs sont à craindre sur les écosystèmes du Saint-Laurent et leurs composantes vivantes. La sauvagine pourrait être particulièrement touchée. En période de migration printannière, au-delà de 600 000 oiseaux aquatiques se rassemblent dans les plaines inondables du lac Saint-Pierre (voir les cartes d'utilisation printanière du Saint-Laurent par les canards barboteurs).
Heureusement, d'éventuels bas niveaux d'eau n'affecteraient qu'environ 5 % de ces oiseaux puisqu'ils se concentrent en grande majorité à l'intérieur d'aménagements fauniques (Dombroski et Dolan, en préparation). À ces endroits, les niveaux d'eau sont contrôlés par le bassin de drainage avoisinant ou au moyen d'un système de pompage.
Carte des secteurs les plus vulnérables à la baisse des niveaux d'eau (à venir)
Une diminution notable des niveaux d'eau pourrait engendrer des répercussions importantes sur la nidification de la sauvagine en modifiant le couvert végétal de plusieurs de ces îles. La conservation d'une végétation herbacée à dominance de roseaux requiert une nappe phréatique élevée (à moins de 20 cm de la surface en été) et une capacité de supporter une inondation annuelle d'au moins deux semaines durant la saison de croissance (Marsan et associés, 1986). L'absence d'inondation, une baisse de la nappe phréatique ou une diminution importante et prolongée de la période d'immersion pourraient, dès lors, favoriser la croissance d'espèces plus terrestres à caractère arbustif et même arborescent. Le Groupe Dryade (1985) émet d'ailleurs l'hypothèse que la régénération des espèces arborescentes du lac Saint-Louis serait liée à la période de basses eaux exceptionnelles des années 1930. Si un tel scénario devait se répéter, comme cela semble se produire actuellement, près de 4000 ha de prairies hautes pourraient être modifiées à moyen terme dans les milieux insulaires du Saint-Laurent entre Montréal et Sorel. Cela affecterait du même coup environ 70 % des nichées de canards de ce secteur, ce qui correspond à quelque 1000 nids, soit environ 25 % de la production annuelle de canards barboteurs de tout le Saint-Laurent.
L'ichtyofaune pourrait également être affectée, principalement durant les périodes de faible débit, étant donné la diminution importante de superficie des plaines inondables où se trouvent les frayères et les sites d'alevinage de plus d'une vingtaine d'espèces de poissons (Arsenault, 1995). Des niveaux plus bas pourraient aussi avoir des répercussions sur l'ichtyofaune de l'estuaire du Saint-Laurent, où un apport moindre en eau douce ferait déplacer le front de salinité vers l'amont ainsi que la zone de rétention larvaire de plusieurs espèces comme l'Éperlan arc-en-ciel et le Poulamon atlantique, deux espèces dont les populations sont présentement en déclin. Les périodes d'éclosion et de dérive larvaire de ces deux espèces sont parfaitement synchronisées pour les amener au moment opportun dans ce secteur du fleuve particulièrement dynamique et riche en éléments nutritifs. Avec le déplacement vers l'amont de la zone de mélange, il est à craindre que ce synchronisme soit perturbé (Arsenault, 1995).
Denis Lehoux et Luce Chamard
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